LE SILENCE DANS L'ETRE ET L'AGIR ...

Pour la génération Y, qui est « digital natives », le bruit est la réponse facile à une peur de l’intériorité, du silence. Bien souvent, le seul silence que l’utopie des moyens de communication connaisse est une cessation de la technicité (plus de batterie, plus de connexion, interruption du téléchargement…), beaucoup plus que l’émergence d’une intériorité.

 

Mais, s’il est une des conditions de la rencontre avec Dieu, le silence en est aussi le fruit. Comme tous les mots importants, le mot silence est équivoque. 


Toute vie fait du bruit. Or l’absence de bruit peut faire croire à une absence de vie. Le silence est d’abord une expérience d’absence. La peur du silence s’installe alors. Cette peur en révèle une autre : l’homme a peur de son propre mystère, de sa vie intérieure. D’autant que l’absence de bruit du dehors manifeste rapidement la cacophonie du dedans. Du coup, les bruits du dehors sont souvent perçus comme des remèdes aux bruits du dedans.

 

Ce n’est pas le silence en soi qui doit être premier, mais l’écoute du silence pour trouver Dieu. C’est en creusant notre écoute que nous pouvons entendre un « silence subtil » au milieu des bruits et des cris de la vie.

 

Dieu est silencieux, là réside le drame et la grandeur de notre foi. Mais Dieu est aussi Parole. Là est le grand émerveillement de notre cœur.

 

Le silence n’a pas de valeur en soi. Il peut être vide comme il peut être plein. Le silence de Dieu est celui de la préparation et de l’attente. Comment rencontrer Dieu si l’attention est distraite par du bruit, de paroles ou de la musique ? Le silence de l’oraison est celui de l’incapacité de parler : quand il n’est plus possible d’avancer dans la communication, le non-dit devient plus puissant que la parole. Le silence, alors, exprime l’émerveillement, l’adoration, l’abandon. Mais le silence peut-être craint par l’homme de prière : il est alors lieu de l’aridité et du combat. Ce silence-là nécessite la fidélité.

 

Précédant, interrompant ou prolongeant la parole, le silence éclaire ainsi à sa manière le dialogue engagé entre Dieu et l’homme.

Le silence porte attention

Le silence porte à être attentif aux autres et il renforce la fraternité. L’Évangile demande, comme le rappelle le pape François, « un exercice persistant d’empathie, d’écoute de la souffrance et de l’espérance de l’autre ».

 

La tendresse de Dieu rend notre cœur sensible et proche. Elle nous ouvre et nous nous reconnaissons, suivant les mots de Josémaria Escriva (Opus Dei), comme « des personnes qui ont besoin d’aide, de charité et d’affection ».

 

À une époque où il semble que nous devons remplir toutes nos journées d’initiatives, d’activités, de bruit, il est bon de faire silence en nous et au dehors, afin de pouvoir écouter la voix de Dieu et celle de notre prochain.

Le silence porte la paix

C’est donner la paix que de chercher un certain silence dans le travail, en famille et dans la société. Suivant une tradition chrétienne, on peut tendre au silence lorsque l’après-midi commence, en mémoire de la passion du Seigneur, et conserver le silence la nuit, pour reposer en lui. Après la mort sur la croix, viendra le silence du sépulcre, jusqu’à la gloire de la résurrection.

Ainsi, le grand silence des chartreux et de tant de religieux accompagne et soutient la prière de toute l’Église. 

 

D’ailleurs, dans sa règle, après le chapitre sur l'obéissance, Saint Benoît pose d'autres jalons nécessaires à la vie fraternelle : la maîtrise de sa langue pour tous et l'art du dialogue entre tous. Or ces jalons, il les fait tous passer par le silence, qu'il établit comme « garde du cœur », comme  garde-fou.

 

Ainsi, le silence peut être compris comme le voile qui enveloppe toute parole, comme le voile qui protège tout débordement de parole. Mais il peut être aussi compris comme le « tamis » dont parle Socrate, tamis qui ne laisse passer que ce qui est utile, nécessaire et bon.

Mais faisons-nous de notre silence le tamis de la parole utile, bonne et nécessaire ?

 

Ce silence doit d’abord être silence du cœur, des pensées, de la mémoire et silence intérieur. Nous ruminons trop nos rancœurs, nous les passons et repassons dans le moulin de notre intelligence. Nous agitons nos pensées comme les flots de la mer. Nous alimentons nos souvenirs de poisons et d'amertume. Tout ce bruit intérieur se heurte, heureusement, au silence de Dieu qui nous invite à la pacification, à la conversion et finalement à la paix. « Poursuis la paix, recherche-la » (Psaume 14).

Le silence comme sagesse

Le silence, comme balise de sagesse, nous invite à chercher le mot juste, la parole invitante. Il creuse encore le désir du silence de communion, de l'ouverture au mystère de la vie et de l'accueil, de l'altérité par la parole ajustée, par la pensée purifiée, par la mémoire transfigurée, par les relations simplifiées : chemin possible grâce au silence qui est distance salutaire.

 

Nous sommes co-ouvriers du temple de Dieu, son Corps qui se construit jour après jour, co-ouvriers spécialisés dans le ciment. C’est ainsi le silence intérieur qui assemble et tient ensemble les pierres vivantes, c’est le silence intérieur qui fait résonner et chanter les paroles de vie qui jaillissent de nos cœurs.

 

Aussi, dans un temps de relecture ignatien, apprenons à repérer dans nos journées, nos puits de silence, nos citernes lézardées pleines de paroles qui débordent, nos fontaines de vie, et avançons joyeux, pleins d'entrain sur ce chemin de la vie en Christ.

L’urgence du silence

L’urgence du silence se pose dans la vie quotidienne comme dans la méditation. Le silence est le gardien de ma vie et l’enveloppe de ma prière. Son urgence tient au fait qu’il se pose comme une condition nécessaire pour chercher Dieu. Il faut mettre son cœur en état d’écoute. Nous sommes l’enveloppe corporelle de Dieu. Le contraire du silence, c’est tout le vacarme qui m’empêche de le rencontrer et d’écouter Sa respiration et Sa voix.

 

Le silence n’a pas la même portée selon ce que je vis, selon l’heure du jour ou les périodes de ma vie, selon les peines et les joies que je traverse. Au premier abord, il semble être l’absence de bruit; mais plus profondément, il se révèle comme une présence aimante qui réside dans mes profondeurs. Voilà pourquoi il vaut la peine de me poser la question : quelles sont les meilleures conditions qui favorisent ma rencontre en profondeur avec Dieu ?

 

Il y a différents silences ou différentes formes de mise en état de disponibilité pour contempler celui qui est premier. Il est urgent d’installer le silence dans ma vie pour que Dieu soit Dieu et prenne toute Sa place en moi : pour que Dieu traverse tout mon être et que je m’enfouisse en Dieu. Quelque chose de Dieu passe en moi quand je fais oraison. Le silence de la méditation peut m’amener dans une interpellation, une parole de tendresse ou un envoi sur la route de l’Evangile. À la limite, je peux éprouver le silence même de Dieu dans le mien, sa propre attente dans la mienne, ses balbutiements dans mes efforts pour aller à Sa rencontre. L’Esprit a besoin de mon silence pour prier en moi.

 

Mais comment favoriser mon silence chaque jour ? En arrêtant le bruit, mes activités, mes déplacements, ma course, ma parole : prendre du recul face à tout ce que je dois faire. Il me faut des lieux où je ne suis pas toujours en train de faire, de performer, de servir. J’ai besoin de taire mon discours pour taire mes pensées et ma raison raisonnante. C’est à cette condition que mon cœur pourra veiller attentif, dans le silence.

Silence matériel et spirituel

Ainsi, le silence intérieur ou spirituel résulte du silence extérieur. Les deux vont de pair. Un entraîne l’autre et mène à l’autre. Le silence extérieur m’apprend la nécessité du silence intérieur. Mais mon esprit se tait difficilement, mon imagination n’est jamais au repos complètement. Je constate que même durant une oraison, qu’il est difficile d’être neutre à l’intérieur, que le vagabondage, l’inquiétude, les préoccupations temporelles me guettent sans cesse. D’où l’importance d’un « conditionnement » en début de prière qui me permette de « purifier », de purger le trop plein à l’intérieur et qui donne à l’Esprit sa voie. Le silence matériel mène au silence spirituel.

 

Je peux prier certes n’importe où, c’est-à-dire, entrer en relation avec Dieu, mais je ne peux pas entrer dans l’épaisseur de Son mystère dans le vacarme dans les « rumeurs » de fond. Je ne pourrais pas faire une méditation profonde en conduisant par exemple ; cependant, en voiture, je peux faire mémoire de Dieu, me mettre à intercéder, remercier, porter des situations humaines, essayer de lire les signes des temps. Je ne vais pas au désert dans la « pâte humaine », dans le trafic des activités quotidiennes. Tout « retrait au désert » suppose un choix. Pour rencontrer l’Esprit, pour le laisser parler, il faut volontairement que je me mette à chercher sa présence et à écouter sa voix. Il faut enlever mes « écouteurs » de la vie et écouter la Sienne.

 

Mais l’Esprit parle à condition que mon cœur sorte de son confort, se mette en état de fragilité, de disposition et de veille. Mon cœur, mon âme, doivent devenir perméable au Souffle, ainsi, je pense que je ne comprendrai jamais assez l’importance du silence extérieur pour assurer l’écoute intérieure, qui est mon premier lieu de conversion. Pendant l’oraison, je constate que je suis rempli de moi-même et qu’il m’est difficile de me défaire de mon moi, de mes inquiétudes, mes craintes, mes résistances, mes rébellions ou mes attentes. Je suis mon propre écran pour l’intériorité, mon propre écran pour bloquer la vie de Dieu en moi.

 

La voix de l’Esprit crie, appelle, célèbre, malgré moi, et tout cela en moi. Elle peut se faire sentir des mois, des années avant d’être audible une fois pour toutes. Elle persiste lancinante. L’Esprit respecte ma liberté jusque dans mes lenteurs.

Au delà de la Bible, cette Parole appelle une manière de vivre. Elle brûle de s’incarner. Le silence qui la fait émerger comme quelque chose de vivant, entraîne aussi une manière de la traduire dans mon comportement. Cela signifie que la Bonne Nouvelle doit donner du relief à mes idées, mes valeurs, mon agir, en somme, au sens et à la profondeur du message du Christ dans toute mon existence. Cette Parole se trouve enfouie dans notre histoire et notre humanité, dans la société où nous baignons, à travers les événements du calendrier, et même là où j’ai l’impression que Dieu est absent ou qu’on le rejette.

 

La Parole de Dieu reste à l’œuvre partout, cachée ou évidente, en creux ou en bosse, à la manière d’un ferment. Elle réclame son dévoilement.

Silence pour Dieu et les hommes

Le silence est une réalité intérieure plus qu’extérieure, neutre en soi. Le silence selon la Parole de Dieu n’est pas vide mais plénitude, il n’est motivé que par la charité. Le silence n’est donc pas une fin en soi : le seul critère déterminant dans le silence ou la parole est l’Amour.

 

Le silence chrétien n’est pas mutisme mais écoute de Dieu et du prochain, il est d’abord accueil, ouverture du cœur et présence.

 

La véritable désolation n’est pas le désert où le peuple d’Israël rencontrait Dieu et où le Christ et les moines prient le Père, mais la vacuité du vacarme du monde. Le silence ne doit donc pas dépendre des décibels extérieurs, de même que la véritable paix du cœur ne dépend pas des circonstances.

 

Ce n’est pas pour le silence que vit l’être de prière, mais par le silence que l’être de prière permet à Dieu - qui est Sa vie - de le rencontrer.

 

Celui qui a peur du silence n’a pas commencé de se rencontrer lui-même, et encore moins de rencontrer autrui.


RESURREXIT PORTAIL FOI CATHOLIQUE JEROME MUTIN