Elisabeth, Thérèse, la Shoah et le silence

Un des points commun des grandes figures spirituelles chrétiennes est l’adoration. En effet, l’adoration est la première attitude de l’homme qui se reconnaît créature devant son Créateur.

 

Elle exalte la grandeur du Seigneur qui nous a faits et la toute puissance du Sauveur qui nous libère du mal. Elle est le prosternement de l’esprit devant le « Roi de gloire » (Ps 24, 9) et le silence respectueux face au Dieu « toujours plus grand ».


L’oraison doit ainsi être écoute de la Parole de Dieu, mais elle doit également être silence, ce « symbole du monde qui vient ». C’est dans ce silence, parfois difficilement supportable à l’homme que le Père nous dit son Verbe incarné, souffrant, mort et ressuscité et que l’Esprit filial nous fait participer à la prière de Jésus.

 

Ainsi, la liturgie des heures revient sur ce silence qui favorise l’écoute de la Parole, comme par exemple avec cet hymne de la prière des complies : « Que le silence alentour me console de la faiblesse de ma foi, puisque j'écoute en moi résonner ta parole ! »

Sainte Elisabeth de la Trinité

Depuis l’an 300, les ermites, chartreux ou moniales cloîtrés « dans un retrait du monde, dans le silence de solitude, dans la prière assidue et la pénitence, vouent leur vie à la louange de Dieu et au salut du monde ». Ils montrent à chacun cet aspect intérieur du mystère de l’Eglise qu’est l’intimité personnelle avec le Christ. Cachés aux yeux des hommes, leurs vies sont prédication silencieuse de Celui auquel ils ont consacré leur vie.

 

Ainsi, Sainte Élisabeth de la Trinité est marquée par la spiritualité de l'Ordre du Carmel qui donne une place très importante au silence. Cet amour du silence est présent dès sa jeunesse jusqu'au Carmel. Elle croit en la présence de Dieu en elle, la solitude et le silence sont, pour elle, nécessaire afin d'être « seule avec le Seul ». D’ailleurs pour elle : « Même au milieu du monde, on peut écouter Dieu dans le silence d'un cœur qui ne veut être qu'à Lui. » 

 

Ainsi, pour Élisabeth, afin de pouvoir vivre avec Dieu une ascèse du silence est nécessaire : en effet tous les bruits extérieurs ou intérieurs (l'imagination, la sensibilité ou l'intellectualisme) sont autant d'obstacles à la présence de Dieu : « Si mes désirs, mes craintes, mes joies, mes douleurs, si tous les mouvements provenant de ces quatre puissances ne sont pas parfaitement ordonnés à Dieu, je ne serai pas solitaire : il y aura du bruit en moi ». Le silence a donc pour vocation pour Élisabeth d'être avec Dieu : « Ce n'est pas une séparation matérielle des choses extérieures, mais une solitude de l'esprit, un dégagement de tout ce qui n'est pas Dieu ».

 

La personne peut alors devenir pour Élisabeth trône de la Trinité. S'appuyant sur les écrits de Saint Denis qui affirme que « Dieu est le grand solitaire », elle affirme que le silence permet d'unifier toute sa personne : « c'est faire l'unité en tout son être par le silence intérieur ».

Dans le brouillard d'une foi qui se cherche

Thérèse de Lisieux, après avoir « joui d'une foi si vive, si claire », endura sans faillir la nuit du néant. De nombreux juifs, pendant la Shoah interpellèrent sans relâche Dieu - lequel resta sourd à leurs appels. Le silence de Dieu est alors tel que l'on ne peut même plus l'invoquer. Mais c'est ce que voulaient les bourreaux et les persécuteurs : anéantir la parole (humaine/divine), réduire les hommes en esclavage, les réduire au silence. L'homme est un souffle qui parle. Dieu a créé le monde par sa parole. Il n'y a que le mal absolu qui appelle au silence, comme à un retour au désordre, au terrifiant silence des ténèbres d'avant la parole de Dieu.

 

C’est ainsi, indéfiniment, et souvent malgré leur désarroi, que des croyants, mais aussi des hommes et des femmes qui vivent dans le brouillard d'une foi qui se cherche, se remettent avec patience et courage à l'écoute de la Parole de Dieu - Ancien et Nouveau Testament - et de sa résonance avec leur propre vie, leur propre humanité. En attente et en désir patient d'une « voix de fin silence », ce n'est pas parce que je n'entends pas Dieu me parler qu'il a renoncé à s'adresser à moi.

Silence de Dieu durant la Shoah

Le silence de Dieu et du monde durant la Shoah a remis en cause bien des certitudes pour  les croyants juifs et chrétiens. Devant l’ampleur de l’extermination, la philosophie, la théologie et la plupart des sciences humaines ont dû repenser leurs a priori.

 

Ainsi, il est à noter l’œuvre de l’alsacien André Neher (1914-1988), maître de l’existentialisme juif. Il a cherché dans la Bible pour y trouver d’abord le sens du destin juif, puis pour y relever des indices permettant d’appréhender des comportements qui révèlent que la Parole divine - mais aussi la communication humaine - ne sont ni des données spontanées, ni des acquis irréversibles.

 

Il arrive à la conclusion que le silence de la Shoah résulte du risque pris par Dieu en créant l’homme libre, dans un monde qui n’est pas « le meilleur des mondes » mais l’une des nombreuses tentatives divines de créer un monde où Din (rigueur) et Rahamim (miséricorde) s’équilibreraient. Il exprime le risque radical pris par Dieu, le pari divin sur la réussite de son partenariat avec l’homme, parfois dans le silence.

Les mots doivent accentuer le silence

« C'est ainsi que je veux écrire », notait Etty Hillesum dans le journal qu'elle tint durant les deux années précédant sa déportation à Auschwitz, dans une autre approche de la Shoah :  « Avec autant d'espace autour de peu de mots. Je hais l'excès de mots. Je voudrais n'écrire que des mots insérés organiquement dans un grand silence, et non des mots qui ne sont là que pour dominer et déchirer le silence. En réalité les mots doivent accentuer le silence. Les mots ne devraient servir qu'à donner au silence sa forme et ses limites. »

 

Mais le silence peut aussi être pesant, oppressant, trop-plein d'abîme et d'obscurité, de solitude, d'ennui, de désamour, de souffrance, physique ou psychique. Heureusement, demeurent tous ces silences précieux et irremplaçables, qui disent le respect, le courage, la solidarité, ou plus simplement quelque chose de la joie et de la paix de contempler ou d'être ensemble, et qui, dans un même mouvement, se déploient et se partagent.

 

Le silence que recherchent les « chercheurs de sens » est d'une autre nature. Il est intérieur. Au plus profond de soi. Et ne vit que d'être entendu. Pour certains, ce silence est « l'immense espace du dedans où la présence de Dieu cherche la leur. »

 

Les silences de Dieu dans notre vie nous posent souvent un conflit intérieur, d’autant plus que nous vivons dans une société de communication, du bruit, du buzz. Mais pour nous chrétiens, le silence de Dieu n’est pas l’absence de Dieu. Le conflit dans lequel il nous place doit être un temps de profonde mutation personnelle.


RESURREXIT PORTAIL FOI CATHOLIQUE JEROME MUTIN